Entretien avec le Dr. Jérémie Konkwa-Nabashweka
9 Juillet 2025, le point sur la situation politique et médico-sociale.

"Concernant les marges de manœuvre, les actions possibles en ce moment sont envisageables en ville, à Bukavu, où nous nous sommes associés avec l’UPTA, une association de personnes âgées."
Bonjour Dr Konkwa, depuis plusieurs années, un conflit armé plonge l’Est de la RDC dans une insécurité terrible, le programme alimentaire mondial (PAM) parle de « catastrophe humanitaire de grande ampleur ». Que pouvez-vous nous dire à propos de la situation au Sud-Kivu ?
La situation est catastrophique dans la zone du Sud-Kivu, occupée par le M23 depuis le 14 février 2025. Les exactions sont quotidiennes, des meurtres, des enlèvements, des viols sont perpétrés, des maisons sont pillées et brûlées. Les structures médicales du pays ne suivent pas, les hôpitaux fonctionnent mal et les besoins débordent largement les capacités. On recense de nombreux cas de rougeole et de malnutrition aiguë, une épidémie de choléra aussi. En période de conflit, on observe une aggravation exponentielle des cas de violences sexuelles à l’encontre des femmes. Tout d’abord parce que le viol est utilisé comme arme de guerre mais aussi parce que l’anéantissement des cadres sociaux et du système judiciaire aggravent la violence sexiste à l’égard des femmes de façon générale[1]. Par ailleurs, toutes les activités sont paralysées. Les banques et les commerces sont fermés, la monnaie ne circule pas. La situation est véritablement invivable.
ABES soutient les personnes âgées sur plusieurs axes : médical, psychosocial, dons de vivres et non-vivres mais nos activités sont extrêmement difficiles à mettre en place depuis le début de la guerre. Les prix des denrées alimentaires ont triplé, voire quadruplé dans certains cas. Les séniors vivent une insécurité alimentaire profondément inquiétante. De nombreux séniors sont actuellement en malnutrition grave.
En milieu rural, la guerre a aggravé les problèmes causés par l’enclavement et l’état déplorable des routes
Quels sont les défis pour ABES et les marges de manœuvre possibles dans un contexte instable et violent comme celui que traverse actuellement la région ?
Depuis l’occupation rebelle au Kivu, nos actions sur le terrain sont franchement entravées. Notre équipe mobile est en pénurie de médicaments et n’est plus non plus en mesure de distribuer de la nourriture aux séniors en ce moment. Comme les personnes âgées de Kitutu (village dans lequel œuvre principalement ABES) ne bénéficient d’aucune autre assistance, on prévoit sous peu une augmentation des décès à cause de la faim.
Concernant les marges de manœuvre, les actions possibles en ce moment sont envisageables en ville, à Bukavu, où nous nous sommes associés avec l’UPTA, une association de personnes âgées.
Pourriez-vous nous en dire davantage à propos de l’UPTA ?
L’Union Pour les personnes du Troisième Age (UPTA) est un regroupement de personnes âgées comme Sauti La Wazee avec qui ABES travaillait à Kitutu. Sauti La Wazee œuvre à Kitutu, Kamituga et Chabunga, l’UPTA rassemble des séniors de Bukavu, Kabare et Walungu. Ils se sont organisés pour cultiver des plantes vivrières et des arbres fruitiers, construire des ruches gérées par des apiculteurs entre autres. La majorité de ces activités est aussi paralysée par la guerre.
Considérant l’inaccessibilité de Kitutu dont la route est coupée par les rebelles et l’armée, ABES a pour l’instant installé sa clinique mobile à Bukavu avec l’UPTA pour effectuer des diagnostics et orienter les séniors.
APERCU DE LA SITUATION EN DATES ET CHIFFRES
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La guerre : les tensions entre la RDC et le Rwanda remontent à de nombreuses années mais un regain de violences a lieu depuis 2021 entre les forces gouvernementales et les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23) composé de Congolais et de Rwandais. Depuis fin 2024, le groupe progresse vers le sud et s’empare des territoires avec le soutien du Rwanda.
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¼ de la population du pays est menacé par la faim (chiffre 2024).
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Seuls 40% des besoins d’aide d’urgence ont été couverts en 2023.
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Plus de 2/3 de la population vivent avec moins de 2 dollars par jour (chiffre 2024).
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La RDC fait partie des cinq pays les plus pauvres du monde.
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L’armée congolaise et les membres du groupe M23 sont en immense majorité des hommes mais les femmes et filles sont touchées de manière disproportionnée par le conflit. 90% des victimes d’abus sexuels liés au conflit sont des femmes et des filles. Selon l’agence des Nations Unies pour la santé sexuelle et reproductive, une femme est violée toutes les 4 minutes en RDC.
[1] Les violences sexuelles ne sont pas seulement le fait des M23, mais aussi de l’armée congolaise, des milices alliées, des civiles ou des groupes de bandits. « Les combats dans l’Est de la RDC aggravent la violence sexiste à l’égard des femmes. » The Conversation, 28 mai 2025